On marche pour que le quotidien ne s’atrophie pas

[Série 6. Suite de Les manières des mesures IV – je prends mon temps malgré moi.]

Lundi soir, aux environs de 22 h. On emprunte un trajet qui n’est déjà plus le nôtre, faute de l’avoir fréquenté assidument depuis des mois. Il s’offre au regard comme une révélation discrète. On franchit le parc Préfontaine, nonchalamment, en essayant de retrouver les airs festifs du terrain de baseball et les effluves de vieilles mitts. Il faut avouer qu’à la fin octobre, ce n’est plus que du passé : le terrain n’est maintenant occupé que par des promeneurs anonymes et, plus souvent qu’autrement, accompagnés de leur chien tout aussi anonyme. Derrière nous, une rumeur de talons aiguilles s’élève alors qu’à la sortie du parc, sur le module de jeux réservé à l’usage des enfants de deux à cinq ans, des adolescents s’enlacent, les mains enfouies dans le pantalon de l’autre. Ça respire fort et ça se cache le visage au creux du foulard de l’amant. Après un passage sans grande adhérence, sur de Rouen, on s’engouffre dans la rue Darling. Une femme, grande comme celles que l’on retrouve sur les planches à dessin de designers de mode, marche en plein milieu de la rue. Sa droiture d’échassier est brisée par les percussions de sa canne contre l’asphalte. Une canne brillante comme un miroir sous les réverbères. Il aurait fallu un dalmatien pour compléter le portrait.

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Pour la première fois depuis des années, on s’est risqué à jeter un coup d’œil par la fenêtre du 2202. Derrière le rideau bleui par l’écran de télé, on discerne quelque chose comme une luciole de tabac puis une levée du coude accompagnée d’une quille de Labatt. On cherche le chat, sur bord de la fenêtre – rien.

On continue sous les auspices d’un crissement métallique – celui d’un râteau, à même le trottoir – qui fait tourner la tête. À gauche : un tas de feuilles jaunes et humides, une femme cernée, la tête enfoncée entre les épaules. On s’arrête à peine devant notre ancienne carapace, 2046 rue Darling : le nouvel occupant a utilisé les bacs à fleurs qu’on avait laissés avec un sac de terre noire et quatre ou cinq cloportes dans la resserre donnant sur la ruelle. On n’a pas cherché à se remémorer la configuration de l’appartement, non plus les odeurs qui l’ont habité, ni même les voix à peine adultes qui ont résonné entre ces murs. Il n’y a pas eu de sentiment de fracture, seulement celui d’un passage ou peut-être d’une mue – c’est difficile à dire. On a quitté le lieu de nos anciens pénates avec en tête un poster d’Emily Strange, collé dans une fenêtre du bloc d’à-côté.

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Sur Ontario, on suit pendant quelque temps un type au manteau élimé, à la barbe et aux sourcils hirsutes sur lesquels repose une tuque des Canadiens. Des sacs de plastique Metro et Jean Coutu sont noués autour de ses coudes. Dedans, des concombres anglais ou des godemichets – ce détail vous regarde. Ses pas traînent de plus en plus. Gauche, droite, gauche, droite, droite, droite avant de s’effondrer devant une poubelle. Il l’enveloppe de ses bras qui ressemblent à deux ailes brisées – prolongées d’ongles arrachés, trois ou quatre jointures jaunes et mauves.

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On met le pied dans la rue pour atteindre l’autre rive et on l’entend à l’endroit du logo de la ville de Montréal, bien en évidence sur la bande ceignant sa confidente de fortune : « Une table et puis du beurre. Des chats et trois boules à mites. Du, du, du silence sur les dents, pis sur le trottoir, pis sur la chaise… » J’ai traversé le stationnement désert qui mène au Dollarama surplombé, dans cet angle, des deux clochers de l’église Très-Saint-Rédempteur. Il est 22 h et des poussières dans Hochelaga.

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Sur la grille d’un trou d’homme, deux chats s’ébattent bruyamment. Demain, ça recommencera.

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