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[Série 8. Suite d’Ici.]

Il y a de ces instants de flânerie qui arrivent inopinément, s’amorçant avec un désir de croustilles de la part de la Darling. Irais-tu m’en chercher? La situation se présentant une fois par lune, j’acquiesce puis enfile manteau et bottes. Tu vas à la fin du monde? Je hoche la tête avant de quitter l’appartement. L’air froid s’engouffre dans la cage d’escalier lorsque j’ouvre la porte. Le Dépanneur de la fin du monde est passé dans le langage courant de notre couple – tout cela parce qu’une affiche de la bière éponyme a orné sa porte durant des années. Il s’agit d’une bicoque anonyme, reprise par un immigrant vietnamien et qui, dans les Pages Jaunes, figure toujours sous un nom qu’on dirait d’ici. Un petit panneau intitulé lun-mar-mer-jeu-ven-sam-dim n’affiche aucune heure d’ouverture ou de fermeture. On ne met les pieds dans la fin du monde que lorsque la porte est ouverte et que Le Devoir et les feuillets publicitaires ont été ramassés; on n’en sort qu’au moment de la dernière transaction puis de « faire la caisse », en calculant au dos d’un papier thermique froissé. S’y ajoute le plaisir, pour le dernier client, de ne rien comprendre aux caractères qui y sont inscrits d’une main nerveuse.

Il vente suffisamment fort pour que la fente de la porte persifle à l’intention du commis, emmitouflé d’une doudoune et de deux foulards. Du coin de son accent, il me dit bonsoir, de telle manière que je crois entendre « Boire! », mais je n’y entre pas pour la king size – parfois, le bonjour se confond avec « Bajoue! » Qu’à cela ne tienne, je passe les cartes d’anniversaire qui accumulent la poussière en compagnie d’un poste de radio Sony et d’un petit bouddha, à ma gauche, sur un rebord de fenêtre. J’emprunte l’allée du papier d’aluminium, de la poudre à pâte, du papier de toilette et des laines d’acier, puis l’autre, celle du cannage avant d’aboutir devant les réfrigérateurs d’où proviennent des relents de lait caillé. Je prends une pinte malgré tout puis me retourne vers la tranchée de sacs de croustilles.

Je ne tente pas d’abord de trouver les Miss Vickie’s, mon œil est plutôt attiré vers un mur de briques peintes en jaune. Dans l’éclairage qui tressaute, ç’aurait pu être un mur de peaux de biques décolorées par des générations de nicotine. C’est que la porte menant vers l’entrepôt, dans la cave, est restée ouverte. Je décèle sur ce mur des feintes d’écarts de conduite : une canette de Pabst au ventre bosselé, en équilibre sur le bord d’une marche de bois fendu, un calendrier de pinups aux pages cornées. Des odeurs de poussière et d’humidité maintiennent une odeur d’haleine à ras le plancher, le tout étant soulevé à chaque pas. Les cartons, destinés à limiter l’accumulation de sable et de sel à déglacer, se dégorgent à chaque fois qu’une semelle touche le sol.

J’attrape un sac de croustilles au hasard et me dirige vers la caisse. Les beef jerkies côtoient sans vergogne les jujubes et un petit bouddha aux mamelons pointés qui garde le take-a-penny-leave-a-penny. La figure du commis, qui jusque-là jetait un œil distrait à ses étals en consultant son ordinateur portable, en retrait, se détache du fond gris dissimulant les cigarettes. Il me demande si ce sera tout et je hoche la tête en lui tendant ma carte de débit – il insère la puce dans le terminal et dès qu’il le place entre mes mains, je constate que l’objet est usé, bien que n’ayant vu aucune autre personne que moi l’utiliser. Ici, on transige comptant ou bien, quand on est client régulier, on met les achats sur l’ardoise pour les jours plus riches. Tandis que j’entre mon numéro d’identification personnel, le commis me demande : « Vous êtes nouveau, ici? » Surpris, je balbutie que non, je suis d’ici… ça fait bien deux ans que je reste juste à côté… C’est simplement parce que les fringales de chips ne se pointent pas souvent! Il fait mine de comprendre et affiche un large sourire tandis que j’appuie sur OK. Il tient entre l’index et le majeur un Bic bleu – de la poussière s’est agglutinée sur la bille. Je lui souhaite la bonne soirée puis quitte en faisant sonner la clochette dont la robe a toutes les apparences d’une carapace de tortue. Je traverse la rue, monte l’escalier qui craque sous mon poids et l’influence de soudures paresseuses. En posant la main sur la poignée de la porte : je suis ici, très certainement, mais depuis quand suis-je d’ici?

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