Carapacho

[Série 8. Suite de Nowhere]

11 février. Quelques flocons dégringolent, égarés dans le ciel de Villeray. Tu regardes par la vitrine les gens qui se pressent pour entrer dans la station de métro Jarry, la tête enfoncée entre leurs épaules, prenant gare à la glace grumeleuse et noire. Sans prévenir, cette phrase que tu m’adresses. T’as besoin d’une carapace.

On zieute en silence le menu plastifié que nous a tendu le serveur du Banh Mi Linh. Affolant les clochettes suspendues au-dessus de la porte, un type trimballant un sac de poubelle entre dans le café à toute vitesse. Mon attention délaisse les dumplings et le poulet citronnelle-curry. Toi aussi. Tu regardes vers le comptoir, écoutes la voix pâteuse du type qui s’échauffe déjà alors qu’il n’a rien commandé, s’enflamme et veut porter plainte, pour cause du serveur qui ne comprend visiblement pas son patois. Tu suis des yeux la conversation qui s’envenime à sens unique, passes un commentaire appréciatif sur le calme du serveur, qui vient malgré tout prendre nos commandes et nous apporter des verres d’eau. J’oserais même dire que la gentillesse qu’il accorde au geste de plier les serviettes de table et d’y déposer les ustensiles t’émeut. Sans le moindre signe d’irritation, il retourne ensuite tranquillement vers le type qui, lui, piétine sur place. Nouveau bruit de clochettes. Entrent deux filles, début vingtaine. Mascara, manteaux de fourrure et talons démesurément hauts. De vrais piolets à embrocher un iceberg. De toute évidence des clientes qui s’y connaissent en plats vietnamiens à emporter, et que ça saute. Le type s’approche avec un sourire flou et sa voix traînante: «Hé les filles, bonne soirée. Sérieux, là,  j’veux juste vous souhaiter une bonne soirée.»

À peine un coin de bouche qui s’étire en demi-sourire, elles en ont vu d’autres. Pressées, pas envie de socialiser. Tu les gardes à l’œil, on dirait que tu attends que le type commette un impair diplomatique pour aussitôt bondir et jouer les preux. J’avais oublié cette manie chez toi. Leur commande passée et traduite au cuisinier, le serveur quitte le comptoir et prend amicalement le type par l’épaule. «Viens, mon ami, on va aller jaser dehors.»

Assise dos à la porte, je te regarde suivre le déroulement de la scène. Après quelques longues minutes, «ça y est, il s’en va. Probablement au bar.» Puis ton attention se refocalise sur mon manque de carapace.

*

Je twiste et twiste les vermicelles autour de ma fourchette en prenant garde à ne pas trop dégarnir la salade qui tapisse le fond de mon bol, songeant qu’on est à une lettre (ou presque) de se comprendre. Entre carapace et se carapater, il n’y a qu’un pas. Tu aimerais que je me fonde dans un moule bien résistant aux assauts. Que je cesse de prendre la poudre d’escampette vers tout autre espace qui me revigorera l’esprit et l’humeur. Si tu parviens à raffermir ta poigne sur le sol, te durcir et résister à ce qui t’agresse, c’est peut-être ta force, mais non la mienne. Je préfère les échappées du malaise, la dérobade vers un endroit où la respiration se vit plus librement. Il y a de ces espaces qui distillent l’inconfort, contre lesquels mon réflexe à moi n’est pas de me blinder, mais de migrer, de chercher d’autres espaces propices à l’émergence d’un bonheur d’être là. Se carapater, c’est peut-être, au-delà de ne pas être d’ici, le picotement au fond de l’âme de sentir qu’on n’y a pas sa place. Autant se propulser ailleurs.

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