De la lenteur émerge…

[Série 9. Suite de Kisses like a breadcrumb trail]

Mercredi. Mes yeux ouverts précèdent de plus d’une heure le réveille-matin. Les nuages soufflent de la poudreuse, déplacent des dunes de neige le long des trottoirs pendant que le soleil, lui, se camoufle, tarde à démarrer la journée.

Après avoir déposé deux films dans la chute du club vidéo Beaubien, j’attends quelques minutes la 30 sur Chateaubriand. À cette heure, je préfère renoncer au métro et à son heure de pointe, me doutant bien que peu de gens attendus au bureau ou à l’école s’attarderont à la lenteur avec laquelle émerge cette journée neigeuse.

Dans le bus, je me tiens néanmoins farouchement à la barre d’appui, car le chauffeur semble plus nerveux en raison de la visibilité réduite; les embardées sont fréquentes. Le siège à côté de moi se libère à la hauteur de St-Joseph. J’avais remarqué l’air exaspéré d’une dame en constatant que, bien que l’autobus ne soit pas trop bondé, il n’y ait plus de banc libre. Aussi je lui tapote le bras en lui proposant de s’asseoir. Elle me dévisage, me permettant de remarquer le rose bonbon qu’elle a appliqué sur ses lèvres toutes minces, fuyantes. Elle s’assoit, puis se redresse avec un air de reproche: «Bon dieu que la fenêtre est sale!» Elle se réinstalle et entreprend de nettoyer à grands gestes circulaires la vitre à l’aide de la manche de son manteau bleu poudre. C’est pourtant à l’extérieur que la sloche continue de revoler en mottes dans les airs et de tapisser les flancs de l’autobus. Elle s’affaire de longues minutes, me rappelant cet été où je travaillais dans un bistrot du Vieux-Montréal, où le comptoir des sorbets et gelatos devait fréquemment être nettoyé au Windex, à cause des nombreux enfants qui s’imaginaient goûter les glaces par l’insistance de leur langue sur le plexiglas. Dans la côte Berri, juste avant que l’on atteigne la Grande Bibliothèque, les passagers semblent vivre un moment d’adrénaline, alors qu’ils se retiennent aux bancs et aux poteaux, en équilibre italique dans l’autobus.

Métro Berri-UQAM. J’observe fascinée le flot humain qui peut jaillir d’une seule section de wagon avant de me sentir moi-même entraînée à mon tour dans le wagon, par la force des sacs à main qui poussent dans les côtes et des journaux qui fouettent la joue. Non loin à ma droite, une dame dialogue, non, monologue, puis entame des Ave Maria lorsque le métro s’engouffre dans le virage qui précède la station Champ-de-Mars. Tout ce beau monde ou presque s’évade du wagon à Square-Victoria, où l’espace d’un instant j’ai l’impression de faire l’école buissonnière. Quand je gagne le bureau, je fais moi aussi partie de cette masse qui bondit hors de la carlingue. Mais pas ce matin. Direction Marché Atwater, où je retrouverai dans un peu plus d’une heure des marcheurs que les rafales et les sentiers clôturés ne rebutent point. En sortant à Lionel-Groulx, c’est l’odeur d’œufs et de bacon qui titillent mon nez, avec la trame torréfiée du Café Dépôt.

Odeur que je retrouve après quelques pas seulement dans le Marché. Aux Quatre-Vents, je commande mon latté à une femme au teint bronzé. J’apprends après quelques minutes que sa collègue a un condo en Floride. Qu’elles en reviennent et qu’avec ce temps, elles ont bien hâte d’y retourner! Avec mon air de bonhomme de neige, je m’éloigne, choisis une table dans le fond de la boutique. C’est alors seulement que je remarque que les tables installées dans le couloir du Marché, à la disposition des clients de la Brûlerie, que je croyais toutes occupées, sont en fait réquisitionnées par un seul et même monsieur en chemise à carreaux, qui circule autour d’elles sans jamais s’y installer. Un manteau sur un dossier, un sac sur cette table, un autre sac sur une autre. Un verre de café, une pile de journaux. Il n’interrompt sa ronde que lorsque l’une des serveuses l’interpelle. «Paul! Paul, non mais veux-tu t’asseoir!» Il trimballe ses sacs et autres effets à l’intérieur de la brûlerie, accepte de s’asseoir, quelques minutes. Puis il se relève, constatant que personne d’autre ne réquisitionne les tables dans l’allée du Marché. Faut dire que l’ambiance semble ralentie par la neige qui s’accumule dehors, la visibilité réduite et le parking glacé. Les braves qui viennent commander des grands corsés pour emporter portent vestes, tabliers et coiffes au nom des différents commerces du Marché. Paul entreprend alors de regagner «ses» tables, constate en soulevant un sac que oh, oh! Oh non, oh non, ça coule! Ça coule! Il entreprend alors de décharger le contenu du sac coupable. Une serveuse s’affole, de l’autre côté du comptoir: «Ah non, Paul, tu ne vides pas ça sur la table, là!» Paul secoue la tête sans arrêt, répétant que ça coule, oh non, ça coule. Des Ziploc, des bouteilles de verre, d’autres sacs. L’autre serveuse s’approche, inspecte le fond du sac, qui ne semble ni taché ni trempé. Pourtant la chaise sur laquelle était déposé le sac est bel et bien mouillée. Elle se frappe le front: «Paul, tes sacs étaient déposés dans le banc de neige! C’est juste de la neige fondue! Y a rien qui coule.» Maintenant que tout est rentré dans l’ordre, Paul regagne ses tables, le temps de deux ou trois rondes autour d’elles. Puis il s’habille, salue les serveuses des Quatre-Vents et s’éloigne.

Je referme le carnet dans lequel se bousculent les notes, dépose mon stylo. Une gorgée de café, puis mes yeux plongent dans Grandeur des îles. Le ronronnement de la machine à torréfaction enterre toute autre musique.

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