On fera l’amour / dans l’encombrement

(Mise en bouche / avant-propos pour le no 18.2 de la revue Main blanche sur le thème Hochelaga.)

Empilement couché, 2012.

On fera l’amour / dans l’encombrement

« Quartier : petite terre d’appartenance et d’identité. Je suis du quartier. Il n’est pas du quartier. On vient d’arriver dans le quartier. C’est aussi, en quelque sorte, un quart de la vie. Un quart de notre vie. Comme si le lieu composait une part essentielle de notre temps, et presque de notre corps, de notre chair.[1] »

Une galerie livre sa petite histoire, à l’image d’une chamaille brouillonne. Deux vélos, un auvent, des jeux de lumières clignotantes, une vadrouille, un sapin poussiéreux en plastique gris, une rose en peluche, une corde à linge, du treillis pour les fins et les fous, une arrosoir, un ballon de soccer dans un pot en terre cuite, un balai à angle Oskar, une porte vermoulue, une deuxième – celle-là sans poignée –, une chandelle à la citronnelle, des roulettes portant le cabas, une barrière rétractable anti chien, anti bambin, anti tout, une citrouille bleue, une cage à homard, des fleurs artificielles, des télévisions sous une bâche à barbecue, des géraniums dans un bac de recyclage, une chaise berçante, une carabine en plastique, trois chaises pliantes, une batte de baseball, une tortue, He-Man, Buzz Lightyear, un nain de jardin, une collection d’enjoliveurs.

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L’histoire veut que Hochelaga soit le nom d’une bourgade iroquoienne, découverte par Cartier en 1535, et dont il ne serait resté aucune trace, six ans plus tard. Les historiens laissent toutefois planer le doute, certains affirmant qu’il y aurait eu confusion de la part de l’explorateur avec un village du nom de Tutonaguy, Hochelaga référant plutôt à l’ensemble de l’île désormais connue sous le nom de Montréal. Les morceaux manquants du récit de Cartier ne font qu’ajouter au flou. Même Lionel Groulx en a ajouté une couche en attribuant une origine huronne au village. Quant à la signification du terme Hochelaga, on ne s’entend pas : il pourrait venir du Mohawk oserake, signifiant « on y passe l’hiver » ou selon d’autres sources hochlayé signifiant « digue » ou « chaussée des castors » ou bien encore de osheaga qui veut dire « grands rapides ». Il pourrait aussi vouloir dire « l’isle où il y avait une ville ou une bourgade[2] ».

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Derrière la SAQ de la rue Ontario, un graffiti ajouté ou faisant partie d’une murale de Dalpay : « Ma mémoire est comme un pawnshop », mots inscrits dans un phylactère dont l’énonciateur serait coincé dans l’un des dix-huit trous d’un parcours de golf.

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On dit HoMa par commodité, je suppose, ou pour lui donner des airs de nouveauté, pour le tendre uniquement vers le futur. Je ne parviens qu’à y voir qu’une interjection à tendance possessive.

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Dimanche matin, Caisse Pop. Je retire vingt dollars pour profiter d’un double allongé et d’un croissant de blé entier sur levain avec la Darling et Mademoiselle – qui elle sieste grassement. À côté de moi, une prostituée, la jambe droite qui joue de la machine à coudre, dépose le butin de sa nuit de travail.

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Avec le temps, le toponyme s’est chargé des aléas d’une écriture tâtonnante. Hoche’élague. Je hoche du chef, en disant oui, malgré tout, à ce quartier qui a des bleus – ici, on ne chante pas le blues, on le murmure derrière les portes closes, en éminçant les oignons. La hoche, depuis le XIIe siècle, est aussi la marque laissée sur un bout de bois – ou encore sur une ardoise – pour tenir compte du pain, de la viande et du vin achetés à crédit. C’est aussi une brèche sur une lame trop aiguisée.

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Parc Jacques-Blanchet. Un gamin se balance. Le père, un peu plus loin, fume un joint sur un banc – dit à son enfant : « Roule! C’est drôle… Roule, câlisse… Comme un p’tit minou. »

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Un couple âgé, assis à la table près de l’entrée, partage un casseau de frites. Aucun mot n’est échangé sinon un regard de temps à autres, entre une bouchée et deux gorgées de Pepsi. Entre eux deux, une amitié qui a survécu à l’habitude de l’amour. Elle et lui prennent leur temps, ne justifient pas l’espace qu’ils prennent. La dame fouille dans la poche intérieure de son manteau, blanc cassé, après avoir dénoué son foulard de soie rose. Entre le pouce et l’index elle tient un mouchoir – puis essuie une trace de ketchup sur la joue de son homme. Sans un mot, elle range le bout de tissu, prend une autre frite dans le casseau.

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On compare généralement les villes aux labyrinthes, entretenant l’idée que l’on n’en sort pas aussi facilement qu’on le voudrait et que, malgré les passages répétés sur la sente des habitudes, il y aurait sans cesse le moyen d’une certaine nouveauté. Dans ces villes, les quartiers seraient des passages, des détours. Au mieux : des culs-de-sac.

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Je taille, dans le fouillis du quartier, une place tout juste assez grande pour y passer les mains, puis la tête – un espace où dépenser mon propre encombrement.

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Un trottoir de novembre. Elle s’incline pour se mirer dans le rétroviseur d’une Montana abandonnée, au coin des rues Ontario et Moreau. Du bout de l’annulaire, elle corrige un trait de rouge à la commissure de ses lèvres. Du côté nord de la rue, deux ados attendent la 125. Cette ligne-là, c’est un peu le quartier : ça prend beaucoup de patience pour y entrer. J’ai surpris leurs chuchotements entrecoupés de rires : « J’te gage qu’a regarde si ses dents sont toujours là… Faudrait lui dire que c’est tough de sniffer sur un miroir de char… » Elle se redresse, montre son dos couvert d’un manteau de fourrures recyclées.

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Ce quartier, c’est le dessous d’un lit d’enfant; un espace peuplé de poussière, de jouets et de monstres – un endroit où se cacher.

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À la Pataterie, tous s’entassent dans une familiarité aux odeurs de friture. Les employés de la Caisse, du commis au planificateur financier, des hommes et des femmes aux vêtements usés accompagnés de leurs enfants, un jour de semaine, des gamins aux accents d’adolescence provenant du cégep de Maisonneuve scotchés à leur cellulaire et qui oscillent entre boutades, textos et french kisses, le guichet automatique, travailleurs de la ville venus réparer un carré d’asphalte à deux coins de rues d’ici, des employés de la fruiterie, de la confiserie Oscar et de l’épicerie, une cinquantenaire précoce aux sept ongles rongés qui arborent une couleur de vernis différente, des silhouettes nonchalantes, deux bambins au manteau trop grand pour qu’il fasse encore l’hiver prochain, une gamine qui rit de l’imitation de babouin boudeur que fait son père.  Le Stade au milieu d’un paysage tropical. Contre le cadre de porte des toilettes, deux béquilles à l’équilibre précaire.

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Hoche. Les dictionnaires me rappellent à la couture, à cette entaille pratiquée le long d’une lisière avant de coudre un bout de tissu, pour qu’il gode légèrement, qu’il ne soit pas trop resserré.

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Atomic café, à cheval sur un bout du désert du Nevada et de la rue Ontario. L’intérieur rétro est bercé par la voix de Glenn Danzig, entrecoupée par les sifflements d’une buse dans du lait chaud. Dehors, on balaie des mégots, beaucoup de poussière et des condoms séchés au soleil – une chatte d’Espagne répondant probablement au nom de Casse-tête, cherche à se faufiler dans ce local, de l’autre côté de la rue, qui sert alternativement de bureau de campagne électorale, de boutique où s’amoncèlent rasoirs, épilateurs électriques, scies circulaires et grille-pains de toutes allégeances chromatiques – ultimement : d’espace à louer. Un homme ouvre la porte du café, s’appuie sur le comptoir avant de couvrir son oreille de sa main, salut toi, je sais pourquoi je suis ici, mais ce soir j’amène une bonne bouteille, des sushis. On jasera puis on fera l’amour, style pif paf pouf. Après, si tu veux sortir Un labrador éreinté barre la route à une vieille décatie s’appuyant sur une réplique de la tour Eiffel. Des vélos dernier cri côtoient des cadres dépouillés de leurs roues et dérailleur. Des poussettes abondantes sortent des mains dodues et fragiles brandissant des sceptres sonnant comme des crécelles. Un gamin tire de l’index et du majeur derrière les genoux bleuies de sa mère en criant j’t’ai pas tuée, j’t’ai pas tuée! Madame Pigeon porte le cabas, en boitant, perdue dans un trench turquoise presque neuf. Un laveur de vitre me jette de l’eau au visage – passe une tête : teinture fraîche et rouleaux de printemps sous cellophane.


[1] Philippe Claudel, photographies de Richard Bato, Quartier, La Dragonne, 2007, p. 15.

[2] Ginette Michaud (1992) « De la ‘‘Primitive Ville’’ à la Place Ville-Marie : lectures de quelques récits de fondation de Montréal » dans Montréal imaginaire. Ville et littérature, sous la dir. de Gilles Marcotte et Pierre Nepveu, Fides, Montréal, p. 28.

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