Le prix des choses

[Série 6. Suite de Les manières des mesures III ½: La vie des autres]

16h20, un vendredi après-midi de la mi-mai. Une amie et moi descendons du Mont-Royal par Peel, vers les rues Maisonneuve et Sainte-Catherine, là où des meutes de gens se propulsent peu à peu hors des édifices à colonnades. Aux intersections se croisent des conversations bruyantes, des groupes de collègues, d’amis. À travers eux sillonne notre parcours, hachuré par les pauses que nous prenons parfois, vaguement en retrait du flot humain, prenant appui contre un mur de brique ou une vitrine de magasin. Quand on lève la tête, c’est pour zieuter un ciel bouché de nuages, épaissi par une humidité collante.

Un feu rouge change au vert, l’agglutinement humain s’étire en un long ruban, envahissant la rue jusqu’au trottoir de l’autre côté des voitures immobilisées. Pour prendre congé quelques minutes du fourmillement ininterrompu, nous nous réfugions dans l’antre du 1020 Sainte-Catherine Ouest. Aussitôt la musique vrombissante nous surprend, puis c’est le tour des employés, qui viennent butiner, nous demander à tour de rôle si nous cherchons quelque chose en particulier puis si nous sommes au courant de la promotion de l’heure, soit l’aubaine d’un deuxième t-shirt à 50% du prix indiqué. Au premier commis qui nous en informe, nous sourions; au deuxième, nous hochons simplement la tête. Puis nous profitons d’un moment de paix relative en fouinant dans les allées pleines de stimuli publicitaires. «Le truc cool dont tu rêves se trouve ici!»

Arrivées à la caisse, toutefois, le seuil de tolérance approche de la zone à risque, nous avons hâte de déguerpir. La caissière scanne mon premier article puis aperçoit le t-shirt comique que j’ai choisi. «Tu sais que tu as droit à un 2e t-shirt à 50%?» Je demeure perplexe devant elle, alors que je tente d’analyser rapidement son message. Avoir droit à quelque chose, comme si j’avais gagné ou mérité une récompense… Mais, en quoi serait-ce un cadeau si tu m’invites à retourner dans la section vestimentaire, fouiller dans les piles de chandails à la recherche d’un deuxième? Celui que tu viens de scanner, je l’ai choisi parce qu’il me plaisait bien et qu’il était en vente finale à 5$. Pas parce qu’il me donnait le droit d’en acheter un autre à 22$…

Je souris poliment et décline l’invitation à prolonger mon expérience de magasinage. Comme elle scanne mon troisième et dernier article, elle me pointe une dizaine de disques étalés sur le comptoir, à ma droite. «Avec tes achats, tu as droit à n’importe lequel de ces items à 50% de rabais!» Encore une fois je suis bernée quelques instants par la formulation, qui me rappelle la caissière à mon épicerie, lorsque j’atteins le montant me donnant droit au produit vedette de la semaine, qu’elle emballe rapidement dans un de mes sacs, soit un pot de moutarde Dijon ou une boîte de biscuits Célébrations. Mes yeux survolent les quelques albums qui ne me disent rien, les DVD et les Blue-ray, X-men: First class et d’autres que j’ai oubliés. Puis je me retourne vers la caissière avec ma carte de débit en main, espérant lui signifier pour de bon mon envie de conclure. Une moue déçue de sa part, suivie de : «Il n’y a rien qui t’intéresse?»

—Pas vraiment, non.

—As-tu la carte (Prime, VIP, Plus, Privilège, je ne suis plus sûre), c’est comme Air Miles. Elle coûte 3$ et vient avec 10000 points de récompense. Avec les achats d’aujourd’hui tu as droit à 10000 points supplémentaires et à 20000 points tu reçois 3$! Alors c’est comme si la carte était gratuite. Tu vois?

—Oui je vois. Mais je crois que ce sera mes seuls achats pour l’année à venir, alors…

Nouvelle moue de sa part.

—Bon. Ça fera 48,28$, dit-elle en s’emparant de ma carte.

Nous regagnons le trottoir de Sainte-Catherine avec soulagement. Dans mes mains, le reçu de la transaction sur lequel, entre astérisques, sont annoncées les nouveautés printanières qu’on m’invite à «posséder dès aujourd’hui!». Finalement nous optons pour le square Dorchester. De l’air, ça presse.

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