«We sailed wherever ships could sail»

[Série 10. Suite de La course]

Misteur Cordeau,

J’avais parlé de vous apostropher alors que nous quittions l’Île aux scotches rares. M’est revenue cette fois où, ligne orange – direction Montmorency, un jeudi soir, 17h15 – j’ai croisé Johnnie.

Station Sherbrooke, le métro s’apprête à refermer ses portes. Soudain un grand gars – Johnnie –  fait irruption dans le wagon, bloque la porte de ses bras et crie à deux filles de se dépêcher. Elles arrivent en criant et gesticulant, bousculant tout l’équilibre du wagon. Tous les trois rient, s’enlacent, s’échangent à tour de rôle les écouteurs et se montrent leur téléphone prétendument intelligent. Station Mont-Royal, je lève les yeux de mon livre, me disant que ça serait le comble (pourtant si probable) que tout ce charivari ne soit que pour une station. À peine quelques rues à franchir… Mais ils demeurent bien enlacés, jusqu’à ce que Johnnie demande: «Bon alors combien de stations d’ici Guy?» L’une des deux répond, très sûre d’elle, qu’il va falloir changer de ligne à Berri-UQAM. Nous faisons route vers la station Rosemont lorsqu’il sort son butin Red Label. Il en prend trois ou quatre longues rasades, avant de remettre la bouteille dans le sac.

*

Ce matin j’attendais l’autobus 10 de Lorimier, direction nord. Je repensais à la conversation que nous avions eue, misteur Cordeau, à côté de la Fromagerie Beaubien, à propos de tous ces gens que nous croisons à la course, à petits pas précipités ou à longues enjambées lorsqu’il s’agit d’attraper le bus 18 à l’heure de pointe matinale. En avance de quelques minutes, je regarde le trafic, les piétons. Deux filles traversent Beaubien en courant vers l’arrêt sud du bus 10, à côté du nettoyeur Lafortune. La deuxième galope si bien que tout à coup de petits éclairs de lumière brillent sur l’asphalte – la monnaie amassée dans ses poches, répandue par terre. Une fois qu’elle a gagné le trottoir, elle se retourne et regarde avec dépit son argent éparpillé, consciente que probablement peu d’automobilistes seront enclins à lui laisser le temps d’aller récupérer ses piécettes. Mais une camionnette Gaz Métro arrive, ralentit puis s’immobilise complètement. La jeune fille n’ose pas bouger, jusqu’à ce que le conducteur insiste en lui pointant le milieu de la rue. Dans un bruit caractéristique de gougounes glissant sur l’asphalte, elle s’élance et récupère alors son butin.

 

 

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