Ce quartier qui n’est pas du monde…

Texte d’une communication prononcée le vendredi 13 juin 2014, au Centre culturel Canadien (Paris), dans le cadre du colloque international Ville & géopoétique, organisé par Rachel Bouvet, Georges Amar et Jean-Paul Loubes.

Ce quartier qui n’est pas du monde ou Faire monde d’Hochelaga

 

Un monde est un milieu dans lequel on se trouve, et qu’on ne peut appréhender que de l’intérieur […].
Aussi peut-on dire qu’on ne voit jamais un monde: on y est, on l’habite, on l’explore, on s’y trouve ou on s’y perd.

Jean-Luc Nancy, Monde

 

Le territoire que j’habite est un quartier aux bords mous. Plus que je ne le marque, je le remarque. C’est un petit rectangle de l’Est montréalais que je plie, replie, froisse et peut-être déchire. Ce que je voudrais éviter de faire ici, c’est de brosser à grands coups de synthèse le portrait d’un des quartiers les plus pauvres du Canada, celui d’un quartier industriel déchu depuis le milieu des années 1980 et rompu par le chômage, le quartier des guerres de motards jusqu’au milieu des années 1990 et, maintenant, le quartier qui s’embourgeoise progressivement et qu’on appelle HoMa (pour Hochelaga-Maisonneuve), mais qui pour moi résonne telle une interjection à tangente possessive. Je voudrais plutôt témoigner de mon Hochelaga, que j’appelle affectueusement Hoche’élague, tel qu’il se présente dans la trame des carnets qui s’empilent, des photographies qui s’accumulent. On y trouve des gestes et des paroles grappillées dans la feutrine des jours, des réflexions sommaires mêlées à des listes d’épicerie, des adresses et des numéros de téléphone ponctués de taches d’encre indéchiffrables. Hoche’élague, qui fait aussi office de titre d’un blogue que j’alimente depuis un certain temps, rappelle la « hoche », cette petite marque que l’on faisait sur l’ardoise lorsqu’on achetait des fournitures à crédit. C’est une manière de débarras : une petite pièce toute destinée à ces choses oubliées et qui, avec le temps, resurgissent par le remuement des habitudes; c’est une manière d’inscrire du territoire dans ce qui voudrait s’en échapper. Ce que je crois, surtout, c’est qu’il y a là une manière de remettre à au lendemain Hochelaga – une façon comme une autre de le protéger.

 

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Je me vois mal témoigner de ce « faire monde » sans illustrer ce qui, dans mon quartier d’adoption, en esquisse les limites mais aussi et surtout comment je le conjugue au présent de l’ordinaire quotidien. Je voudrais non pas vous l’expliquer, ce serait futile, mais vous faire prendre contact avec sa rumeur.

Ainsi, le regard parfois s’étonne d’une scène de ruelle dont la présidence est assurée par l’encombrement d’un escalier. Un enduit épais et gris dissimule à peine les rognures que le temps a infligé au fer. À la droite d’une double épaisseur de treillis de PVC, la brique a été repeinte en blanc. Du cadrage d’une petite fenêtre guillotine surplombant la galerie pend une poulie de plastique émeraude : c’est l’une des extrémités abandonnée d’une corde à linge. On retrouve sur le plancher en fibre de verre une carcasse de tondeuse, des bacs à fleurs contenant des manches de tournevis, une boîte de carton ondulé remplie de litière pour chat détrempée par la pluie du matin, une poubelle vert forêt et son couvercle assorti de marque Rubbermaid. Le regard est distrait par le garde-corps couleur charbon et la clôture en mailles de chaîne qui offre un pâle rempart entre les voisins. Sur l’herbe plus jaune que verte, un bout de polystyrène est juxtaposé à la coquille brisée d’un œuf de merle.

 

Sur le montant de la galerie de l’étage supérieur, deux écureuils en plastique sont disposés vis-à-vis : l’un blanc, l’autre roux. Ils y sont fixés par des colliers de serrage, autrement appelés « rat belts » – des ceintures de rats – ou encore Tyrap, nom sous lequel l’objet est commercialisé. Le poète Marcel Labine écrit qu’ici « cinquante années sont mortes / sans faire parler d’elles [1] » et ces petites bandes de plastique rappellent qu’ici on se serre la ceinture, que parfois, lors des fins de mois, on se retrouve pris à la gorge. Pour ma part, c’est souvent sans mots et avec beaucoup de silence que j’aborde ce quartier chenu devenu chez-nous. Les figures entrelacées qui fondent l’imaginaire du quartier se retrouvent encore ici et là, entre la semelle et la langue, mais permettent d’instituer une tension entre l’a priori et l’expérience du lieu. La flânerie aurait pour fonction de renégocier un rapport au territoire en saisissant ce qui passe dans le langage alors que le flâneur, instance empathique et tendant vers un lyrisme critique, passe dans la ville. Ce que je considère sous le terme de flânerie est une manière d’avoir prise sur l’aspect divers d’un lieu, sur son fouillis, et de faire de la digression – et de la discrétion – le mode d’inscription de ma subjectivité dans et par le territoire hochelagais. Pour paraphraser Éric Clémens, faire monde, c’est procéder à un « façonnement » qui advient dans un jeu d’ « affections improvisées », voire d’une explorations du langage en situation.

 

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Il y a donc là, disais-je, dans l’herbe plus jaune que verte, un œuf de merle et des bruits diffus qui proviennent de l’avenue Bourbonnière, située un peu plus à l’ouest. Un toit printanier dégoutte sur une assiette d’aluminium où l’on sert des restes de table pour les chats errants.

À gauche, sous la galerie du premier étage, des câbles sous retenus par des bagues d’aluminium et des bâtons de hockey tronçonnés de marque Skör, autrefois manufacturés en République soviétique – le tout approximativement vissé dans la brique rouge. Le regard coure vers le bas, contourne une autre de ces petites guillotines derrières lesquelles on se douche ou lave la vaisselle – peut-être les deux, qu’en sais-je? Une ligne verticale et profonde, à la droite de la fenêtre, accuse un travail de maçonnerie bâclé alors qu’un fil partiellement dégainé pend entre une vieille boîte électrique et un râteau fixés au mur. Sur le sol, des samares se mêlent à des écailles de peinture et à deux sandales de bois pressé sur lesquelles reposent les roues d’un barbecue à la bonbonne rubigineuse. Le centre du brûleur latéral, en aluminium brossé, contraste avec la boîte aux lettres suspendue à la clôture de fer. Aujourd’hui, on doit y éteindre des cigarettes sur des enveloppes détrempées contenant des avis de comptes en souffrance. On remarque aussi une chaise de parterre en vinyle, au dossier callé sous la poignée du barbecue, qui dissimule à peine un lave-vaisselle recouvert d’un sac poubelle; une table pliante et vermoulue, tachée de peinture crème, est quant à elle appuyée sur le mur.

Devant la galerie et jouxtant la clôture médiane, des caissons de bois munis de lanternes électriques font office de jardinets. On y retrouve un cochonnet à chapeau de paille fumant la pipe et brouettant une pastèque bleue; une étiquette violette pour les cosmos à venir et qui devront se tailler une place entre une bonne femme épouvantail, des tuteurs de bois moisis, des grilles de plastique où pourront s’agripper plants de tomates et de haricots. Puis, pour finir, dans ce petit jardin d’Hochelaga, le curieux a la chance de trouver non pas la grosse femme d’à-côté qu’on a pu lire chez Tremblay, mais bien une Grosse blonde paresseuse – il s’agit, bien sûr, d’une sorte de laitue.

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C’est dans l’après-coup de mes déambulations journalières, passant les photos du parcours en revue, que je constate l’ampleur de l’entassement de ce quartier que j’habite depuis huit ans – ce lieu qui m’arrache un sourire de façon journalière pour son aspect bric-à-brac. Bric-à-Brac, c’est d’ailleurs le nom d’un magasin de jouets, sis sur la rue Ontario, celle-ci ayant la réputation, dans notre littérature, d’être un purgatoire ou encore un égout; certains y voient même l’un des fleuves de l’Enfer – pourtant, son nom d’origine huronne-wendate signifierait « belles eaux scintillantes ». Mais je parlais de jeu et c’est, peut-être, durant ces heures passées à l’écran, à façonner le regard par la langue que je me sens le plus lié à mon bout de ville, à mon boutte de rue. La flânerie est pour moi une manière de jouer d’une quotidienneté qui émousse le divers du monde : je me retire temporairement de ses flux, lui offre une résistance – mais à peine – pour me rappeler que, dans ses rets, je ne vois rien. Car « l’expérience du monde quotidien, écrit Barbara Formis, n’est […] pas de l’ordre de la pureté et de l’immédiateté des données, mais plutôt de l’expérience brute, et donc déjà couverte de sens, de signifiants, d’habitudes culturelles et d’instances affectives.[2] » Dans ce paysage-débarras, je retrouve un entassement similaire à celui de mon bureau, où j’use mon temps, à faire et à défaire ce petit monde selon les coïncidences de la parole et des lieux, chaque fragment constituant ce que le sociologue et philosophe Hartmut Rosa appelle une identité situative[3] – le tout avec les moyens du bord (l’écriture et la photographie) qui ne suffisent pas, mais dont j’ai appris à me contenter. Car le geste flâneur, est subversif comme l’explique Frédéric Gros : « Il ne s’agit pas de s’opposer, mais de contourner, détourner, exagérer jusqu’à altérer, accepter jusqu’à dépasser.[4] » Hochelaga est pour moi cet endroit, cet entour et parfois même ce revers, détaché de la chair qui le fait vibrer et par lequel je me reconnais comme regard.

 

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Isaac Joseph écrit que le flâneur, sous les habits du somnambule, « a renoncé à recueillir le sens : il le sait d’avance en excès, il parie sur la prolifération infinie des associations entre les idées et entre les hommes, sur la profusion qualitative des formes, quelle que soit leur précarité.[5] » Le flâneur fait le pari de poser comme fondations de son territoire la ténuité signifiante du quotidien, ténuité qui se présente sur le mode d’une constellation d’étonnements se traduisant en notes manuscrites, photographiques ou autres : c’est ce que nous appelons couramment, à La Traversée, les notes de terrain. À propos de l’étonnement, Formis poursuit en disant qu’ « [il] ne conduit pas forcément à autre chose que lui-même. Il ne met pas nécessairement en branle un processus de connaissance, lequel aurait pour effet de rendre familier ce qui était étranger. L’étonnement est plutôt un affect neutre qui sert de soubassement à l’émerveillement et à l’horreur. Il est l’équivalent affectif du point d’interrogation. […] Tout ce qu’on sait ou apprend l’alimente.[6] » Ainsi, dans l’amalgame de ses observations le flâneur donne des directions, opère des rapprochements à force d’accumulation et d’élagage en plus d’une bonne part de hasard, de sorte que son pays, pour reprendre les mots d’André Gide, « n’existe qu’à mesure que le forme [son] approche, et le paysage à l’entour, peu à peu, devant [sa] marche se dispose; [il ne voit pas] au bout de l’horizon; et même près de [lui] ce n’est qu’une successive et modifiable apparence.[7] » Le flâneur trouve son plaisir à rappeler les traits d’un paysage, présent et passé, avec le sentiment que tout pourrait, un jour où l’autre, disparaître avec les formes de communautés, de mobilités et de manières d’habiter qui l’ont vu et fait naître. Il cherche non pas à préserver la mémoire du monde, mais plutôt celle d’un monde, restreint par ses allées et venues, en faisant de l’écriture le mode d’une résistance face à un environnement de plus en plus fluide où les sens sont bombardés de part et d’autre. « Pour reprendre pied dans un univers de flux, écrit Olivier Mongin, il faut faire une halte, inscrire du temps dans l’espace, raccorder l’espace et le temps grâce à la rue[8] », mais aussi, ajouterai-je, en ménageant par l’expérience corporelle et langagière, des lieux de passage, une mobilité entre les strates constituant une mémoire des lieux.

 

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En juin 1972, sur un bout de terrain au coin de la rue Nicolet et de celle qu’on nommait Stadacona, le parvis de l’église St. Aloysius se recouvrait des cendres de son clocher. Quarante années plus tard, c’est un détail qui, au quotidien, est relégué à l’oubli.

Désormais, les jours d’été, sur ce carré de terre qui jusqu’au début des années 2010 a été laissé à l’abandon, on peut observer un kimono à motifs floraux ainsi qu’une chevelure auburn traversant le parc. Sous un bras, on remarque un panier d’osier dans lequel repose une bouteille de verre – du jus de pêche, sans doute. Près du chalet, une footballeuse pinceuse pose la main sur la fesse gauche de sa blonde. De l’autre côté de l’avenue Valois, près du ciel, un balcon craque sous le poids d’une chaise berçante. Dans le carré de sable, les gamins érigent des châteaux autour desquels virevoltent des guêpes fouisseuses. Assis dans leur balançoire, des poupons salivent sur les chaînes tandis que des adolescentes séchant leurs cours se mouillent le gosier de vodka jus d’orange bon marché, allument un joint qui passera d’une bouche à l’autre – c’est, là aussi, un détail anodin, mais qui à sa manière marque le passage du temps.

Les événements qui tissent l’épaisseur du lieu nous rappellent que les lèvres, d’un temps à l’autre, brûlent d’une manière différente. Pour le flâneur, il y a ce désir de dire que ce jour-là, la fumée d’un joint partagé au parc St. Aloysius déposaient sur la langue le goût fade d’une hostie, que les tables à piquenique échangeaient momentanément leurs milles éclisses pour la patine des bancs d’église, que le sacré advient du simple fait d’être là, dans le Divers du monde.

 

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C’est un matin de juin, peu de temps avant la collecte des ordures. Un homme descend à vélo l’avenue d’Orléans avec, sous le bras, un miroir sur pied. Il s’époumone à l’endroit de je ne sais qui ou je ne sais quoi en zigzaguant jusqu’à la rue Adam : « Je dois ben charrier cent livres au carré! » Je me dis que pour un seul homme, cela fait beaucoup de couvertures, de feuillets, de reliures, d’annotations et d’abandons à porter. Il fait courir les rayons du soleil sur les façades rousses et grises, allège mon regard par les reflets lancés dans mes pupilles : des oiseaux de plastique et d’aluminium, piqués dans un jardin; des voisins qui partagent un verre de rousse; un gamin qui sue à grosses gouttes sur une trottinette du siècle passé; une amourette d’escalier consommée entre deux gorgées de Seven Up; les mains fripées d’un vieux et d’une vieille; une épieuse derrière un rideau de dentelle rose; un cendrier sous la menace d’une guillotine; un empilement de chats qui grillent comme des saucisses sur le bord des fenêtres; des ordures ménagères parmi lesquelles se côtoient des masses vertes et juteuses, un grille-pain et des bottes éventrées, des bas de laine mités et une cage à hamster, des jantes rouillées et une jambe de bois à motifs fleuris, des restes de spaghettis, de coquilles d’oeufs et des cure-pipes turquoises, des câbles de survoltage et des shorts fendus, des cartons mouillés d’Antiphlogistine et de Préparation H.

 

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« Cent livres au carré », disait-il, comme si par le seul miroir qu’il tenait entre les mains, il détenait une vérité – une toute petite vérité. « Le territoire, écrit Jean-Pierre Girard, est devant nous. Notre lieu nous attend. On compose à mesure, chaque fois, un mot, une brique, une parole donnée, […] un regard […], chaque début étant une arrivée chez soi, stigmatisant dès lors autour de notre propre histoire ce qui restera valide, ces matériaux aléatoires avec lesquels, plus tard, d’autres feront l’histoire[9] ». Car le flâneur n’est que la somme de ses étonnements, et peut-être a-t-il pour devoir – aussi paradoxal que cela puisse paraître – de ne s’étonner que de l’ordinaire afin d’en rappeler son étrangeté fondamentale. On dit d’un quartier que c’est une « petite terre d’appartenance », voire le « quart d’une vie ». C’est et cela aura été pour moi un lieu de passage et d’apprentissage : le terreau de ce qui tend à ne être plus regardé, un amalgame de petits travers et de curiosités; mais aussi de ce que je voudrais être en mesure de continuer à regarder avec étonnement, accompagné de la Darling, de la Loutre et du Loup, tout en témoignant d’une curiosité un brin obsessionnelle, de mes propres travers… Faire monde d’un quartier dont on se plaît à dire qu’il est malcommode, qu’il n’est pas du monde, ça ressemble à quelque chose d’un défi : peut-être est-ce moins celui de dire justement ce quartier, que celui de le dire de justesse – en brodant sur le motif de ses failles et de ses tendresses.

 

[1]Marcel Labine, Le pas gagné, Montréal, Les Herbes rouges, 2005, p. 94.

[2]Barbara Formis, Esthétique de la vie ordinaire, Presses Universitaires de France, coll. « Lignes d’art », Paris, 2010, p. 46.

[3]Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Éditions La Découverte, coll. « Théorie critique », Paris, p. 275 et ss.

[4] Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Paris, Carnets Nord, 2009, p. 238.

[5] Isaac Joseph, Le Passant considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public, coll. « Sociologie des Formes », Paris, Librairie des Méridiens, 1984 p. 14.

[6]Pierre Bertrand, La liberté du regard, Montréal, Liber, 2014, p. 9-10.

[7]André Gide, Les nourritures terrestres suivi de Les nouvelles nourritures, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1917-1936, p. 20.

[8]Olivier Mongin, La ville des flux : l’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine, Paris, Fayard, 2013, p. 144.

[9]Jean Pierre Girard, Le Tremblé du sens. Apostille aux Inventés, coll. « Le soi et l’autre », Montréal, VLB éditeur, 2005, p. 39.

 

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