Le balcon

[Série 11. Suite de Le lac]

20 septembre 2013, 19h30. Le bleu du ciel commence à foncer. Je me suis assise contre le mur de briques, à côté de la moustiquaire de la porte-patio, par laquelle jaillit assez de lumière de la cuisine pour que je distingue les lignes de mon carnet et, non loin de ma main, les éclaboussures d’un café renversé récemment. Je remarque aussi les samares, que le vent a déposées en douce sur le balcon.

La soirée est chaude, c’est pour dire qu’une brise chatouille mes cheveux. Elle transporte les effluves du BBQ qui se trame dans la cour des voisins habitant de l’autre côté de la ruelle. Ils ont installé des lumières de Noël dans l’arbre, qui éclairent la nappe à carreaux de la table à pique-nique, pendant que pétillent les grillades sur le charcoal. Une odeur de beurre à l’ail flotte jusqu’ici. Dans la ruelle qui sépare nos cours respectives, le chat gris de mon proprio – car il en a aussi un noir et un blanc – s’en va à l’aventure. Ses pattes s’allongent dans la lumière d’un lampadaire. Des cyclistes passent.

Avant l’obscurité, les cordes à linge se sont dégarnies, les t-shirts, les jeans, les draps ont été ramassés, pliés, rangés. La fillette d’à côté a rangé sa trottinette, la répétition de violon de sa sœur est également terminée. Leur grand-père, qui habite juste au-dessus, est rentré chez lui, après un souper en famille.

Il vient d’y avoir un toast dans la cour d’en face, les verres tintent. Dans la pénombre qui s’épaissit, je vois sans être vue. 20h15. Mon carnet se referme, je me lève et fais glisser la moustiquaire sur ses rails et ma silhouette se découpe à contrejour au passage de ce seuil entre l’extérieur et l’intérieur.

 **

17 août 2014. Dans une dizaine de jours, ça fera un an que j’habite ici. Ça fait longtemps que je n’ai pas ouvert ce carnet et, en relisant les dernières notes, je remarque que depuis, les traits de mes voisins se sont précisés. Valérie, en plus de jouer du violon, a une très jolie voix lorsqu’elle chante «Vois sur ton chemin». Même s’il lui dit que «c’est très beau! Moi, quand j’essaie, ça ressemble à une avalanche de casseroles!», mon proprio et sa voix bourrue intimident un peu Valérie. Dans la cour, son grand-père promène son colley, qui, depuis septembre dernier, semble avoir de plus en plus de difficulté à descendre et remonter les marches de l’escalier. Quand il ronchonne à ce propos, derrière l’agacement qu’il met dans sa voix se devine l’attachement qui le fera pleurer à chaudes larmes le jour où le chien refusera de se lever ou de manger.

Il y a quelques nuits, les 30 degrés qui règnent dans l’appartement m’éveillent en sueur vers 4 heures du matin, l’esprit aussi lourd que l’indice humidex. Mes paupières clignent plusieurs fois, mes bras et mes jambes se débattent avec les draps, transformés en algues collantes. Après quelques secondes, j’entends des sanglots, des éclats de voix. «C’est ça! Va-t’en!» Mes pensées flottent, dispersées par la canicule, évoquent la fameuse scène du balcon dans Roméo et Juliette, même si cette nuit, les protagonistes vivent leur drame en bas du balcon et qu’en haut, il n’y a que moi, auditrice involontaire, mal à l’aise et curieuse malgré moi. Elle, elle sanglote de plus belle quand il semble suivre son conseil et s’éloigner de quelques pas, mais j’imagine qu’il fait volte-face en entendant un faible «si c’est ça que tu veux».

-De quoi, si c’est ça que je veux!?

-Moi j’veux que tu sois heureux. Pis j’te rends pas heureux. Alors… c’est mieux qu’on s’arrête…

-Non, j’suis pas heureux, t’es négative pour tout… tout a l’air de te faire…

-Tout ce que je fais, c’est pas correct!

Il me semble entendre l’ami Bordeleau me dire, mi-sérieux, que mon bout de quartier est trop chic pour qu’il s’y passe des péripéties dignes d’intérêt. Well, well! Je trouve soudain qu’il grouille de vie, mon bout de quartier! Une rupture en train de se produire, juste sous mon balcon. À la fois trop près et trop loin : j’éprouve d’un coup l’imperceptible mais irréductible distance des seuils entre lieux privés et publics. Quoi de plus privé qu’une rupture? L’enchaînement des mots qui trancheront pour la suite ou la fin d’une histoire? Voix pâteuses, arguments circulaires, j’entends l’alcool qui échauffe les dissonances d’un couple et ne facilite pas la clarté des explications. Soudain elle renifle un bon coup et articule un «tabarnak» encore un peu larmoyant. Qu’est-ce que peut sceller ce sacre? une trêve? Le temps que je me lève, écarte discrètement le rideau, je les vois s’éloigner, ensemble, chacun les mains dans les poches. Je vais me chercher un verre d’eau à la cuisine et songe soudain que les plus grandes solitudes se vivent parfois à deux.

La brève irruption de deux inconnus dans ma chambre, par le biais d’une porte-patio grande ouverte, a déposé une pellicule lunatique sur ma journée du lendemain, a ouvert des tiroirs qu’on se raconte avoir fermés pour de bon, histoire de mieux regarder en avant. Une grande partie de la journée s’est déroulée sur le balcon – qui n’est pas le bout du quai, mais où mon bonheur hochelagais s’y trouve tout de même bien peinard – et en face, de l’autre côté de la ruelle, les voisins s’occupent à laver la voiture. Le père et ses deux enfants, un garçon et une fille, aspergent la minivan, la frottent, la bichonnent. Le refrain siffloté par le père s’interrompt parfois d’un «arrête!!!» hurlé par le garçon ou la fille, copieusement arrosé, arrosée d’eau mousseuse par le frangin, la frangine. Soudain la mère jaillit de la maison et vient apostropher son conjoint d’un «pourquoi t’as acheté trois laitues alors que j’en demandais juste une?» Il opte pour un «il y avait un spécial» qu’elle ne semble pas entendre, emportée par son élan: «Pourquoi tu ne m’écoutes pas, pourquoi tu ne peux jamais faire ce que j’te demande?» Il regarde la minivan dégoulinante et risque un «on mangera beaucoup de salade cette semaine, qu’est-ce que tu veux que je te dise?» Elle tourne les talons et rentre dans la maison.

Je lève les yeux. Les nuages qui s’amoncelaient depuis la matinée se poussent nonchalamment vers l’ouest. Le vent secoue les draps suspendus sur la corde. La bourrasque est bienvenue, les arbres reprennent leur souffle.

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