«… le dos de cet homme, fenêtre par où j’entrevis ses pensées.»

«Je descendais aujourd’hui la Rua Nova do Almada, et remarquai soudain le dos de l’homme qui la descendait juste devant moi. C’était là le dos banal d’un homme quelconque, le veston d’un costume modeste sur les épaules d’un passant aperçu par hasard. Il portrait une vieille serviette sous le bras gauche, et appuyait sur le sol, au rythme de sa marche, un parapluie enroulé qu’il tenait, par sa poignée recourbée, dans la main droite.
Je ressentis soudain quelque chose comme de la tendresse pour cet homme, cette tendresse que l’on ressent pour la commune médiocrité de l’humanité, pour le quotidien banal du chef de famille qui se rend à son travail, pour son humble et joyeux foyer, pour les plaisirs tout à la fois gais et tristes dont se compose forcément son existence, pour son innocence à vivre sans analyser – bref, pour le naturel tout animal de ce dos habillé, là, devant moi.
Je fixai des yeux le dos de cet homme, fenêtre par où j’entrevis ses pensées.»

SOARES, Bernardo (Fernando Pessoa). 2011 [1999]. Le livre de l’intranquillité (version intégrale). Traduit du portugais par Françoise Laye; présenté par Robert Bréchon et Eduardo Lourenço avec introduction de Richard Zenith. Paris: Christian Bourgois, p. 100.

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