De la crème

[Série 12. Suite de La carcasse de plastique.]

Un homme est installé sur un banc du parc St-Aloysius, comme à tous les soirs. Les jours de grand soleil, ce banc donne à voir aux passants de la rue Adam une série de nuques et de tignasses, un dossier repeint en brun au cours de l’été, puis une série de mollets.

Alors que je progresse vers la rue Nicolet, je remarque qu’il tient dans la main droite un cornet de crème glacée – molle – au chocolat ou peut-être au caramel, étant donnée la pâleur. En dégustant son twist, il garde les yeux fermés.

Un peu plus loin, un gamin d’une douzaine d’années joue avec un labrador blond qui ne rapporte pas le bâton – ni même une cenne. Leurs ombres sont longues sous la lumière crue des projecteurs.

Il est 21h30 et je remarque que l’assis a le crâne dégarni – ça me frappe suffisamment pour que j’arrête net, mais pas exactement à cause du crâne légèrement luisant et parsemé de gales. La couronne et le blouson se mettent à gigoter; la bouche, négociant avec la froidure, fait coulisser des mots mâchés – je crois comprendre qu’il bénit son cornet. Je baisse les yeux et reprends ma route. J’ai tout juste le temps d’apercevoir, sous le dossier du banc, un mollet, un moignon enrubanné de gaze ainsi qu’une prothèse – de la même couleur que la crème.

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