Mouliner

[Série 7. Suite de Keep on ridin’.]

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Passer devant le dépanneur Roland, c’est banal. Il suffit d’aller rue de Chambly, entre les rues de Rouen et Ontario. On le repère même les yeux bandés si l’on tend bien l’oreille à la déchirure de l’emballage des paquets de cigarettes et des sachets de bonbons, au tintement des caisses de bière qui passent de main en main pour atterrir sur les balcons d’en face, en attendant la prochaine rencontre des Sens et du CH.

Ainsi, un mercredi, en plein nombril d’une semaine chaude de printemps, Roland se trouve sur la petite galerie menant à l’entrée de son commerce. On l’imaginerait sans problème monter la garde, bras croisés sur sa proéminence ventrale, mais il n’en est rien. Roland roule très exactement en direction de l’est, juché sur un vélo stationnaire. Derrière lui, sur la caisse verrouillée servant à entreposer quelques sacs de sable et de sel à déglacer, sont empilés des cartons de Grolsch, de Hollandia et de Vieux-Montréal. Il pédale jusqu’à l’arrivée du prochain client, après quoi il se relève humblement, pose sont regard sur l’horizon – à savoir là où, de l’autre côté de la rue, les enfants traces des jeux de marelle sur le trottoir fissuré. Puis il rentre.

La transaction effectuée, il ressort, se met en selle et pédale, toujours vers l’est, les yeux plissés comme à la recherche d’un détail. Parfois, le bâillement des lèvres et l’excitation soudaine du pédalier fait croire à un étonnement spontané, comme si à travers l’entrelacs de briques, de verre et d’acier il trouvait sa place dans le monde; un creux pour ménager sa fatigue.[1]

Le Dépanneur Roland est banal, jusqu’à ce que tu retrouves le nom complet dans les pages jaunes : Dépanneur Roland Li. En dessous de ses pieds, c’est alors un tout autre monde qui s’ouvre. Tu te répètes alors que les pas (tout comme la moulinette stationnaire) sont bons et élastiques et après une recherche dans l’empilement des livres, c’est un brestois qui te donne la gifle : « Le système occidental serait à la fois ici un manque de goût d’exotisme, et une raison d’erreurs locales : il ne faut pas compter en kilomètres, ni en milles, ni en lieues, – mais en ‘‘li’’.[2] » Chaque li étant une étape, tu te dis qu’il s’agit là d’un pseudonyme : Étape Roland – que tu connais en oblique seulement.

Ainsi, tu joues à l’anagramme. Roland Li devient l’ardillon, la contrepointe de l’hameçon qui, à en juger de par les voisins d’en face qui ont commencé à filmer son manège, a rempli son rôle. Ils sont captivés, bouche béante . Roland Li c’est l’ordinal, l’étranger (ou presque) qui dicte l’ordre des choses, leur rang. Étape Roland, traduit et soumis au jeu de l’anagramme, révèle qu’il pédaleront – singulier pluriel! – moyennant le rejet d’un A; Étape Roland, l’anagramme, révèle qu’il déplantera, moyennant le rejet du O. Tu prends le pouls du déracinement, de la distance qui s’installe dans l’ici.

Tu sais maintenant qu’en additionnant voisins d’en face, vélo stationnaire, dépanneur, client et malaxeur à langue, tu peux retrouver une manière d’Alpha et d’Oméga du quartier. Mais tu sais aussi qu’il y a d’autres recettes, d’autres combines.

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[1] « Fatigue : la demande de position. Le monde actuel en est plein (interventions, manifestes, signatures, etc.) et c’est pour cela qu’il est si fatiguant : difficulté à flotter, à changer de place. (Cependant, flotter, c’est-à-dire habiter un espace sans se fixer à une place = attitude du corps la plus reposante : bain, bateau.) » Roland Barthes, Le Neutre. Cours au Collège de France (1977-1978), texte établi, annoté et présenté par Thomas Clerc, Seuil/IMEC, coll. « Traces écrites », Paris, 2002, p. 45.

[2] Victor Segalen, Équipée. Voyage au Pays du Réel, Gallimard, coll. « L’imaginaire », p. 23-24.

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