«… sur le bord de l’î-île…»

«Donc cette aire rugueuse à l’oeil, appelée galerie n’en constitue pas mon dans son décor de hangars, de passerelles et de cordes à linge une espèce de paradis pour les jeux. Considérons-la d’abord dans son ensemble qui est fait en réalité de deux parties disjointes, de deux paliers différenciés par la hauteur d’une marche. La partie haute, qui longe l’arrière de la maison, est étroite, mais rectangulairement allongée et protégée de la pluie par une galerie toute semblable qui court à l’étage supérieur et qui lui fait ainsi un plafond commode. De ce plafond pend une balançoire rudimentaire faite de deux câbles se rejoignant sous une planche. La pluie restrictive portant à l’ennui fait naître tout naturellement la chanson et c’est de cette balançoire mise en mouvement que partent comme des fusées les refrains qu’on y apprend, qu’on y répète, qu’on y reprend et qui sont tous d’anciens airs du pays. C’est tout ce qu’on sait, c’est tout ce qu’on chante et il ne viendrait à l’idée de personne de chanter autre chose, En roulant ma boule, À Saint-Malo, beau port de mer, Alouette, Il était un petit navire, toutes portant leurs cargaisons de voyages attirants chargées d’avoine, chargées de blé, qui n’avaient ja-ja-jamais navigué, et la queue, alouette, ah! trois beaux canards s’en vont baignant, le long de l’î-île, les premiers jours de mai, si difficile à retenir en bon ordre avec leurs chiens courants, leurs lapins grattant la terre, leurs canards volant en l’air-air-aire, leurs rats des bois, leurs tourterelles et leurs énigmatiques perdrioles, dont on ne sait pas encore le rapport qu’elles peuvent avoir avec la perdrix de nos chasseurs, qui vont, qui viennent, qui volent, volantes dans ces bois. Mais une seule chanson domine toutes les autres, les résume, leur sert de prototype ou d’épigraphe parce que c’est la plus mélancolique, la plus mystérieuse, donc la plus belle, on doit ressentir oh! bien confusément sans doute, sans le savoir encore exactement, qu’elle est si belle parce qu’elle est la plus éloignée et dans l’espace et dans le temps, Isabeau s’y promène, Isabeau, voilà qui dépayse presque autant qu’une perdriole, car personne n’a jamais entendu personne s’appeler Isabeau, et que se promenant elle ait choisi un jardin qui semble lui aussi bien étrange dans ce quartier où le jardin se confond avec le potager […]»

HAMELIN, Jean. 1971. Les rumeurs d’Hochelaga. Montréal: Hurtubise HMH, p. 43-44.

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