« […] l’image dans le tapis.»

«L'image dans le tapis», 2013.

«Peut-être songes tu, est-il illusoire de prétendre reconnaître au creux du continent, l’image dans le tapis. Le territoire est un désert et toutes ses rues vont à l’oubli. Les ambassadeurs ont quitté les villes et dans l’oblique de ton oeil tout au plus parviendrais-tu à imaginer l’ombre des colonies. Il y a bien là quelques survivants d’espèce qui, dans l’invention d’une mémoire de langue, s’acharnant avec des pièces et des motifs réduits, fabriquent de leurs mains des boîtes de Pandore, des poupées gigognes que l’on vent à faible prix et que l’on jette après usage. Quand seul le livre à la main, tu contemples la carte, tu te surprends à souhaiter qu’ils ne meurent jamais

LABINE, Marcel. 1987. Papiers d’épidémie. Montréal: Les Herbes rouges, p. 83.

« La pipe fermement accrochée aux lèvres, les mains nouées derrières le dos, l’homme remonte, puis redescend pour la vingtième fois peut-être le couloir de la maison; il fait de subtils écarts de jambes ou de pieds, de crainte de heurter, voire de déplacer l’une ou l’autre des billes répandues comme dans un jeu de hasard sur le tapis; parfois il s’arrête et contemple, mais on dirait sans réellement les voir, les figures capricieuses, le plus souvent informelles que ces billes composent sur le tapis ou sur les deux bandes étroites de prélart qui le bordent; peut-être cherche-t-il à imaginer, bien que son esprit ne semble pas en être particulièrement préoccupé, ce que représentent ces dessins abstraits qui doivent bien, en définitive, puisqu’ils sont jetés là sur e tapis, proposer un jeu, avoir une signification particulière pour cet enfant dont la main a commandé leur dispersion, leur éparpillement, et qui se tient là, un peu dans son dos, légèrement en retrait, assis par terre, les jambes repliées l’une sous l’autre, à l’orientale, et qui attend, peut-être avec une impatience qu’il est incapable de dissimuler entièrement, car il n’aime pas être ainsi observé (peut-être ne fait-il que le présumer car on ne peut pas dire que le regard de l’homme soit celui d’un observateur, ce serait même plutôt le contraire) aussi semble-t-il désirer intensément avec son air d’attente, de mouvement suspendu, que le père reprenne sa marche ascendante et descendante le long du tapis. […] De temps à autre, irrégulièrement, le corps se penche en avant, un bras se détend, une main s’avance, quelques billes, pour une raison qui demeure mystérieuse, sont déplacés et posées ailleurs sur le tapis, parfois, d’une lancée un peu brusque, une d’elles va en heurter une autre, ou deux ou trois autres et l’on voit alors les figures dessinées sur le tapis s’allonger ou se rétrécir, s’enfler ou s’aplatir de la façon la plus imprévue et toujours la plus fantaisiste, c’est peut-être ce léger choc, ce bruit cristallin, cette petite cascade musicale, qui a fait que le père s’est immobilisé et a regardé, sans doute inconsciemment, sans y penser véritablement, la nouvelle figuration que ce choc a entraînée, maintenant plus lisible sur le tapis car les billes se sont déjà elles aussi arrêtées.»

HAMELIN, Jean.1971. Les rumeurs d’Hochelaga. Montréal: Hurtubise HMH, p. 9-10.

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