Ville et vinyle (quelques grafignes)

[Série 4 des Dérives. Suite de Étienne devra attendre].

«La ville grafignée comme un vinyle», 2015.

Assis à la vitrine du café-pawnshop, on regarde de l’autre côté de la rue une fenêtre qui surplombe un local électoral. Un homme tout en bretelles et bedaine arrose une plante verte, caresse une feuille lustrée entre le pouce et l’index. Il disparaît quelques minutes avant de revenir, un fenêtre plus à gauche, s’asseoir devant un poste de radio juché sur une étagère frêle. Une image de simplicité. On regarde les épaules, le dos arrondi, la main gauche qui se pose sur le front avant que le rideau ne soit tiré : on ne sait par qui ou par quoi.

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On écoute distraitement la musique de fond du café-pawnshop : les titres Abandon Ship et Lacquer Head succèdent à Coral Fang tandis que des clients zieutent sans grand intérêt le comptoir à gâteaux – scie à rhubarbe, Husqvarna fraise-chocolat, Ibanez citron-pavot, SNES carottes-canneberges…

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Dehors, les passants s’arrêtent à intervalles réguliers pour déposer dans les bacs à fleurs de la terrasse leurs paquets trop lourds ou une immense tasse de carton. Pour farfouiller dans leur sac à main en forme de boule huit, s’allumer deux clopes – au cas –, donner un coup de fil à un chum sans dessein sur son Samsung, demander les directions – c’est par où Val-d’Or? – à un cabot couché sur un carré d’arbre.

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On nous sert un espresso allongé d’huile 10w30 et un étrier de frein à ronger sur une assiette de porcelaine. Une dame frappe sur la vitrine avec un passe-partout et crie : « Vos pommettes, monsieur! Elles vont tomber! C’est que vous m’avez l’air d’avoir l’amplificateur amaigri. Vous viendrez me voir pour un carré de suc’à crème de bearing, ça empêchera votre ville de sauter!»

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