«La magie est partout, pour peu qu’on veuille la sentir.»

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Robert Guy Scully, «Montréal ville magique» dans R. G. Scully (dir.) Morceaux du Grand Montréal, Éditions du Noroît, 1978 [texte daté d’octobre 1973], Saint-Lambert, p. 12-13.

«La magie est partout, pour peu qu’on veuille la sentir. Qu’on se promène par exemple dans les Galeries d’Anjou ou à la Place Versailles: à quelque distance de ces orgueilleuses constructions, toujours dans « l’Est », se trouve la ruelle Béliveau. La petite ruelle Béliveau, qui part de l’avenue Valois – où Hochelaga rencontre l’ancienne ville de Maisonneuve – et qui donne sur le flanc de l’église du Très-Saint-Rédempteur.

Elle ne dure que la longueur de trois ou quatre rues; elle est bosselée, inégale, plutôt comme un sentier que comme un chemin pavé. Mais chaque pouce carré de sa surface a été piétiné des millions de fois, depuis son ouverture en 1905, avec patience (par des vieilles femmes) ou avec entrain (par des enfants) et parfois avec amour. Sale de la bonne poussière chaude (celle que soulèvent les garçons et les chiens et les ballons dans leur course), elle ondule péniblement, le dos brisé à plusieurs places. Indifférente comme une mère au mal que ses petits lui font, elle avance, et se renouvelle, comme chaque chose vivante, tout en vieillissant, comme chaque chose vivante.

Quand mon arrière-grand-père a bâti la maison ou sa fille vit encore, un ruisseau y coulait. Il est disparu maintenant. Ce n’est pas grave. Il y a d’autres signes de vie: le linge frais lavé sur les cordes; les « minounes » au ventre ouvert sur lesquelles se penchent, chaque samedi matin, des pères de famille au torse nu taché de graisse, qui se prennent pour des mécaniciens. Il y a des minounes que je n’ai jamais vu rouler! Je me demande des fois si ces vieilles Météor pourraient passer dans la ruelle étroite. Mais ce n’est pas grave.

Même une carcasse de Cadillac devient vivante dans ce décor, et je serais triste si, cet été, un voisin près de chez nous ne se remettait pas à sacrer après le moteur de son vieux trailer qui n’ira jamais nulle part. Il y a des cannes de Cokes qui traînent dans la ruelle. Ce n’est pas grave non plus. Il y a jusqu’à un centre d’achats, à Hochelaga. La vie moderne nous touche, c’est sûr. Mais elle n’a plus d’effet ici. La Plaza Ontario, coin Aylwin et Ontario, n’est pas comme sa grande soeur la Place Versailles (qu’elle voudrait bien imiter, pourtant). Les robineux qui attendent tranquillement devant sa régie, tôt le matin, sont rassurants.

Tout le quartier baigne dans un climat de bonté, de compassion et de pitié si fort qu’il réchauffe des objets et des gens qui ailleurs – dans n’importe quelle autre métropole nord-américaine – seraient les signes angoissants d’une misère sans issue, d’une misère froide.

Hochelaga-Maisonneuve est un village-dans-la-ville. Les soirs d’été, quand je saute de la 125 et que je descends la côte Valois, les gens semblent se parler de bord en bord de la rue avec une telle intimité que je vois les deux palissades de logements mitoyens comme les deux murs d’un même couloir, et je me sens dans une grande Maison, entouré d’une Famille.

Le dur soleil de midi, la douce lumière des réverbères à minuit, ne révèlent pas toujours des merveilles. Mais la cohue d’acheteurs autour de la Plaza, dans laquelle on aurait envie de plonger, c’est la foule médiévale autour de son marché. C’est la vie.

Je sais bien que les gens se précipitent sur de la camelote, qu’ils vont aller se rassasier d’une « crème glacée molle » fabriquée avec de la craie et du sucre, après avoir payé trop cher un sac à main fait du pire plastique. Mais ici, la vie a encore une chance, alors qu’en banlieue, les centres d’achats et les bungalows ont déjà gagné la partie. Ici, le plastique fait moins peur.
Je sais que ce soir, en face de chez nous, le carré de lumière jaune c’est une dame qui a laissé sa porte ouverte parce qu’il fait trop chaud, et parce qu’elle attend son concubin qui ne vient pas. Mais les rayons de la nuit transfigurent la brique mal peinte, rouge fade, d’une belle couleur, mine et tenace comme les espoirs timides mille fois refaits. Et avant de rentrer il faudra que, malgré moi, je tourne discrètement la tête pour dire bonsoir au carré jaune qui vibre, au fond là-bas, dans la cuisine de cette ancienne fille-mère dont le fils a grandi.

Dans la petite ruelle à la fois vieillie et renouvelée, ma grand mère Yvonne Scully, née Dubé, continue de se rendre à Saint-Rédempteur, vêtue de ses habits noirs, en s’appuyant sur sa canne et sur le bras de sa fille Yvette.

L’autre jour, des gens du Montreal Star (ou de la Gazette) leur ont téléphoné pour un abonnement, parce que le nom dans le bottin est irlandais. Mais ni l’une ni l’autre ne parle anglais.

Voilà encore un des petits miracles de Montréal. Non seulement on peut se rendre à pied, du désert culturel de la Place Versailles à la jungle bourdonnante et colorée de la rue Ontario; mais dans cet endroit protégé, on peut passer soixante quinze ans de sa vie sans avoir besoin d’apprendre l’anglais. Bien au chaud parmi ses frères et soeurs, on peut respirer et vivre dans un monde intérieur que le monde extérieur – le monde ambiant de l’Amérique du Nord, celui qui fait la loi – n’a pas étouffé.

Et en même temps, le monde extérieur est là. Je ne vis pas dans une ville européenne, belle mais décadente, chargée de joyaux mais inutile. En marge de la vie occidentale moderne. Non. Je vis dans une ville qui, comme Miami ou Vancouver, ou Chicago ou Dallas ou Détroit, éclate de mouvement, de découvertes, de violence, de nouvelles tentatives, de contradictions. J’ai donc le privilège de basculer entre un monde intérieur et un monde extérieur, privilège que l’Histoire a refusé aux Porto-Ricains de New York, ou aux Français de la Nouvelle-Orléans, lancés dans l’avenir mais privées de leur passé.»

 

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