Un incroyable personnage

[Série 10. Suite de les rencontres qui bouleversent parfois l’équilibre et accélèrent le rythme cardiaque]

Je venais de traverser l’avenue de Charlemagne lorsque je l’ai remarquée, un peu plus loin sur la rue de Rouen. Elle gesticulait et semblait lancer des imprécations au ciel. J’ai enlevé mes écouteurs, pensant qu’elle venait peut-être d’avoir un accrochage en voiture, qu’elle attendait la police. Son sourire me happa au passage. Quelques secondes plus tard, ses doigts palpaient mon bras, le secouaient comme si c’était une corde à danser. Elle me raconta ce qu’elle faisait là ce matin – ou plutôt, elle continua de se raconter, car elle avait commencé avant que je ne la rejoigne.

Il était question d’un gars de Saint-Eustache qui l’avait niaisée. «J’avais peur qu’il soit de la police, tu comprends… Je lui ai dit de me ramener chez nous. Pie-IX et Jean-Talon. Mais il voulait pas conduire à Montréal, il connaissait pas les rues ! C’est beau, laisse-moi icitte, que je lui ai dit, mais ça sera pas gratis…»

Elle l’avait convaincu de lui donner 20$ : elle défroissa un billet sous mes yeux et sortit une poignée de change de sa poche. Derrière ses Dolce & Gabbana, ses yeux pétillaient. Elle avait faim, elle voulait manger un dog. Je lui pointai la rue Ontario, mais finalement elle n’était pas si perdue que ça, car elle savait qu’il y a un Maxi – plutôt un Super C – tout près. Sur l’avenue Jeanne d’Arc, elle commença à me poser des questions. Je remarquai en même temps le flamboyant coup de soleil sur sa gorge et ses épaules.

«As-tu des cigarettes ? ‘Scuse-moi, ça fait trois jours que je suis sur le speed.» Une forte odeur de parfum, ou peut-être de désodorisant pour voiture, flottait autour d’elle. «Écoutes-tu de la porno des fois? Toi, je suis sûre que tu vis avec des chats !» Elle ajouta, sur le ton de la confidence: «Moi j’aime beaucoup la porno. T’as pas des pilules, hein ? J’capote, ça fait trois jours que je suis sur le speed. Comment tu t’appelles ? Moi c’est Mélina. Avec un h», précisa-t-elle aussitôt.

Mélinah avait la parole affûtée, ses phrases s’enchaînaient l’une à l’autre sans répit. Comme nous arrivions au stationnement du Super C, elle eut l’air désorientée pendant quelques secondes. Je lui indiquai l’entrée. «Toi aussi tu t’en vas à l’épicerie ?»

— Non, je continue vers l’est.

— Ah ok ! Bon allez, je te souhaite une bonne journée !

— À toi aussi, Mélinah – tout en commençant à lui répondre, je me demandai ce que je devais lui souhaiter. Elle était un personnage incroyable, inattendu. Mais malgré le sourire qu’elle n’avait cessé d’arborer, j’hésitais à lui souhaiter un simple «bonne journée».

— À toi aussi, une bonne journée… un peu moins intense ?

Elle rigola. «Ouais, je vais rejoindre ma chum sur Hochelaga», qu’elle me lança en pointant vers le sud. Son sourire s’était encore agrandi.

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