Paysage nocturne

[Série 9. Suite de Dans les villes]

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Certains soirs de grand vent, je laisse le rideau de la porte-patio ouvert. Avant de me coucher, je déplace les pots de géraniums et de coléus dans un recoin pour que les bourrasques ne les malmènent pas trop. La brise s’en donne déjà à cœur joie entre les branches de l’érable, secouées et poussées contre le balcon. Une nuit d’insomnie, j’écoute le vent dans l’arbre tout en poursuivant ma lecture d’un thriller islandais. Non loin j’entends une porte s’ouvrir, suivi par le raclement d’une chaise qu’on déplace. Au son du briquet puis à l’odeur de cigarette qui s’infiltre chez moi presque aussitôt, je devine que mon voisin ne dort pas lui non plus. Malgré la faible distance géographique entre nous deux, je pense au fait que notre façon d’appréhender la nuit, notre quartier la nuit, compte sans doute quelques ressemblances, mais diffère bien plus encore. Tant de nuits. Une sensation de vertige.

À intervalles irréguliers résonnent des pas dans la rue. Toutes sortes de pas : pressés, traînants. Solitaires, en groupe. J’imagine aussi les différents regards échangés au hasard d’une rencontre, indifférents, curieux ou fuyants, lancés sur la piste de mille et une préoccupations. Même s’il donne l’impression de s’être assoupi, des tressautements révèlent l’état de veille du quartier. Des voitures ralentissent à l’approche des dos-d’âne avant de vrombir et reprendre leur élan, tourner sur Davidson ou filer sur de Rouen.

Écouter les rumeurs du quartier, la nuit, a quelque chose d’envoûtant, d’hypnotisant. Je dépose mon roman sur la table de chevet puis éteins la lampe. Au plafond, dans la lumière des phares et des lampadaires sont projetées les ombres de l’érable, ses feuilles et ses branches traçant d’improbables rivages.

Mes idées s’emmêlent tandis que je tangue vers le sommeil. Plonger dans la nuit d’un quartier, sentir que celui-ci, comme l’océan, ne dort jamais tout à fait.

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