«… elle n’est pas localisable.»

« Les reliques verbales dont le récit est composé, liées à des histoires perdues et à des gestes opaques, sont juxtaposées dans un collage où leurs rapports ne sont pas pensés et forment, de ce fait, un ensemble symbolique. Elles s’articulent par des lacunes. Elles produisent donc, dans l’espace structuré du texte, des antitextes, des effets de dissimulation et de fugue, des possibles de passage à d’autres paysages, comme des caves et des buissons : « ô massifs, ô pluriels ». Par les procès de dissémination qu’ils ouvrent, les récits s’opposent à la rumeur car la rumeur est toujours injonctive, instauratrice et conséquence d’un nivellement de l’espace, créatrice de mouvements communs qui renforcent un ordre et ajoutant un faire-croire au faire-faire. Les récits diversifient, les rumeurs totalisent. S’il y a toujours oscillation des uns aux autres, il semble qu’il y ait plutôt stratification, aujourd’hui : les récits se privatisent et s’enfoncent dans les recoins des quartiers, des familles ou des individus, tandis que la rumeur des médias couvre tout et, sous la figure de la Ville, mot-maître d’une loi anonyme, substitut de tous les noms propres, efface ou combat les superstitions coupables de lui résister encore.
La dispersion des récits indique déjà celle du mémorable. En fait, la mémoire, c’est l’anti-musée : elle n’est pas localisable. »

 

Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, édition établie et présentée par Luce Giard, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1990, p. 161-162.

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