#Ontario, 2011-2016


Texte lu lors de la soirée de performances et de lectures bleuOrange

Jeudi 25 mai 2017 – Station Ho.st, 1494 rue Ontario, Montréal

 

 

 

2011

 

En 2011, dans une pataterie de la rue Ontario, les commandes sont crachés par un haut-parleur graisseux : « Un begger, un numéro deux all-dressed, deux ham-bœufs-gueux pour emporter, trois onion rings. »

 

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Dehors, devant l’église chrétienne du roi des rois, il y a une guerre cowboys : «Pow! Pow! t’es mort!» tandis que Cioran sirote une pinte de blonde sur la terrasse du bar St-Vincent.

 

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À la pataterie, les commandes dégoulinent du haut-parleur: « Trois beggers, deux numéros deux steamés, deux hamburgers pour icitte, un onion ring. »

 

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Dans les replis du marché Maisonneuve, on entend : « J’te jure : un bandage olympien! Ça faisait au moins deux ans que ça m’était pas arrivé! »

 

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En 2011, rue Ontario, on crache les commandes au micro : « quatre beggers, trois steamés, deux noune rings… » Et on remarque pour la première fois le slogan de la boutique Pikottine, fabuleux, en pleine rue Ontario : « Du chapelet au vibrateur! »

 

2012

 

En 2012, André Carpentier m’a dit : « Ben… Pour toi, Montréal, ça se résume à la rue Ontario avec des détails autour… » C’est une façon de marquer et de remarquer, aurais-je dû répondre, tandis qu’un punk interprétait les « Territorial Pissings » de Nirvana (un chant de pisse!) et que Dora l’exploratrice fait des sauts en étoile devant les locaux vides du Yoyo Kids. La rue Ontario avec des détails autour, qu’il disait.

 

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Les détails autour, c’est une mère qui dit à Sophie « Calme tes nerfs, un appareil dentaire c’est ben moins pire que des broches…» Les détails, ce sont les mannequins-terminators de la boutique HKR coincés entre un pawnshop et resto portugais, c’est le soleil accueilli sur le crâne d’un ex-voisin faisant le pied de grue devant la quincaillerie au moment où le critique d’art s’exclame « But the real question is: Is it good art? Is it good art?»

 

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La rue Ontario, en 2012, c’est un sosie du Undertaker qui déambule, tout cuir battant, dans le soleil de midi alors que deux autobus scolaires déversent des enfants à l’entrée du bowling Darling.

 

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La rue Ontario, en 2012, c’est le Père Noël et le Doc Mailloux réunis dans un seul corps maigrelet saupoudré de Raspoutine qui dit : « Ils s’atrophient la conscience… J’veux dire, ils se gèlent l’esprit à p’tit feu! »

 


2013

 

2013 est une année maigre.

 

2014

 

En 2014, rue Ontario, des flocons s’accumulent sur le sourcil gauche d’une adolescente alors qu’au Hoche Café on se décolle les paupières. Un matin d’abandon et de poussière, au coin de Letourneux, on se souhaite « bonne 125 ».

 

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Au café Atomic, on danse un frotte bedaine avec un tamtam. Dehors, trois chaises orange alignées, trois serviettes de table froissées. À deux pas de là, devant une pataterie, une mère dit à sa fille : « Si tu penses entrer là pis avoir l’air normale, t’es dans marde, chère. » En 2014, rue Ontario, on apporte son vin à la pataterie.

 

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6 h 35 du matin. Un type pisse sur les sacs à vidanges jouxtant la boutique Bellissimo en sifflant Linger, des Cranberries. À la sortie du bar St-Vincent, un homme tient, dans la main gauche, un concombre et un trousseau de clés.

 

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En 2014, rue Ontario, un passant demande à une fillette si elle veut un ballon à souffler. Elle dit: « Non, y en a déjà assez dans mon chien ».

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Ailleurs, un gamin regarde à travers la vitrine du magasin à une piasse : « C’est comme à l’école, papa, tu trouves pas? »

 

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Dans la ruelle, au nord d’Ontario, une poussette parapluie repose sur le toit troué d’une remise. En 2014, rue Ontario, j’entends cette dernière phrase : «Tu fais du beau ménage dans ta vie, ça va être propre propre propre».


2015

 

En 2015, rue Ontario, les joggeurs reniflent leur morve-bungee tandis qu’à l’épicerie, le sosie de Samuel L. Jackson achète un litre du fromage cottage.

 

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Au coin de la rue Clark, on annonce une peau radieuse grâce au peeling chimique. Le client est rassuré. À l’autre bout de la ville, on se fait apostropher : « Vous allez bien m’sieur? Jésus vous aime! Adorez Jésus! »

 

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En 2015, rue Ontario, un homme sort du Tim Hortons avec dans la même main un grand deux sucres deux laits et des rameaux.

 

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En 2015, sur un trottoir de la rue Ontario, traîne une Kit Kat dans un condom et à deux pas on titube en costume trois-pièces. Sous le bras un grille-pain Black & Decker.

 

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Durant un spectacle pour enfant, un gamin a hurlé : «Mon père est un geyser!» La foule est restée coite jusqu’à ce qu’un homme marmonne : « Avec l’austérité pis toute une chance que Gérard est là pour nous mettre … les pendules à l’heure».

 

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En 2015, rue Ontario, un grand calâbre en trench noir s’avance avec, sous chaque bras, un ours en peluche.

 

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À l’église, pendant la vente trottoir, rue Ontario, on chante Dieu alors qu’à quelques pas on crie l’aubaine des bobettes à 1$ au mégaphone.

 

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En 2015, rue Ontario, il existe des matins de pâté chinois. Béquilles, chaise roulante, poussette. Béquilles, chaise roulante, poussette. Jusqu’à ce qu’un sexagénaire répète son mantra : « Pinottes, bananes, confiture. Pinottes, bananes, confiture » direction épicerie.

 

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En 2015, rue Ontario, un homme attend. Il lance un «Dieu vous bénisse!» sonore au moment où l’autobus 125 s’arrête devant lui. On se stationne en parallèle, une roue de tracteur entre les dents.

 

2016

 

En 2016, rue Ontario, un promeneur porte le kilt et le promené traîne ses oreilles sur le trottoir.

 

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Sur la terrasse du café Atomic, on entend : «Après neuf ans de mariage pis une séparation, on est restés des bons amis ». Plus tard, sur la même terrasse, on entend : « Ouin… Mais c’est comme des gosses avec des minous d’dans… »

 

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En 2016, rue Ontario, j’attends l’autobus en jasant de Pokémon avec un garçon de huit ans.

 

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Au café Atomic, en 2016, on rit gras et on parle fort : «Elle aime ça que son café soit infusé à travers une tranche de jambon. » Pendant ce temps-là, sur la terrasse, il pleut dans un café au lait.

 

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Un fleurdelysé imprimé sur un bout de coroplast est utilisé comme garde-boue d’un vélo. Est-ce un message?

 

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En 2016, rue Ontario, un barbier en vitrine raccourci les favoris de son client. De l’autre côté du mur, on dort dans les sacs verts.

 

 

 

 

 

Et puis… plus rien.

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