«… le ciel s’élargissait tout à coup…»

« D’autant que le temps n’était pas à l’optimisme car les nouvelles de la guerre n’étaient pas trop rassurantes. L’hiver quarante et un avait été dur et triste, le printemps était tard venu et on avait finir par débarrasser les rues et les trottoirs de toutes ces masses de neige noircie entre lesquelles il fallait se frayer difficilement un chemin. Tard venu le printemps, mais d’une floraison rapide, toujours surprenante, bien qu’ici dans ce quartier dépourvu on le sentait plutôt à l’air plus doux, plus suave, qu’à la pousse des bourgeons, tant il y avait peu d’arbres, c’est pourquoi il avait repris après le dégel ses promenades d’après souper. Il avait son itinéraire tout tracé, de façon à pouvoir ramasser en route le plus d’arbres possible. Il quittait le logement du deuxième, descendait en vitesse les deux escaliers intérieurs, poussait la porte, et se retrouvait dans la rue bourdonnante de vie. Il n’avait alors aucune attention pour la Catherine, comme les gens l’appelaient, il traversait de l’autre côté, puis s’engageait dans une rue moins habitée que les autres, où s’alignaient face à face deux séries de maisons basses, avec un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée, précédées de balcons à leur mesure, tous peints en gris, avec aux fenêtres des persiennes d’un vert bouteille prononcé, c’était de petites maisons de briques rouges, comme celles du couvent de Louiseville, du bureau de poste de Louiseville, c’était la même brique, la même couleur de brique, identifiable d’un bout à l’autre du pays. Il arrivait bientôt à l’angle de la rue Adam qu’il traversait sans y jeter un regard. Aussitôt après il ralentissait sa démarche parce que le ciel s’élargissait tout à coup et que cela lui plaisait. À gauche, c’était, un peu en retrait, l’école des filles, où la petite Louise irait dans deux ans, on voyait derrière la clôture ajourée des soeurs qui se promenaient deux par deux, en parlant à voix basse, les mains dissimulées par de longues manches ramenées ensemble, puis c’était la cour de l’école, déserte à cette heure, puis longeant cette cour une belle rangée de peupliers à laquelle répondait de l’autre côté de la rue quelques chênes isolés, comme si on était à la campagne, les constructeurs avaient oublié de raser ceux-là, la ville envahissante dans sa rage de détruire toute verdure les avait épargnés, ce n’était pas surprenant, après la fermeture des classes, c’était un bout de rue presque abandonné, on aurait dit la campagne, oui, il se l’imaginait où il se forçait pour l’imaginer, en tout cas. Puis une fois qu’il avait bien considéré cela, lentement, calmement, en le savourant autant qu’il pouvait, il poursuivait sa route, il tournait infailliblement sur sa droite, prenant la rue Lafontaine, la suivait quelque temps parce qu’elle n’était pas entièrement construite, parfois un arbre malingre, le plus souvent un orme, persistait à vouloir s’y épanouir, il passait un ou deux carrefours, puis il tournait sur sa gauche, montait une autre rue dont il n’avait jamais bien sur prononcer le nom, c’était celui d’un vieux rentier anglais à qui avait appartenu, au tournant du siècle, toute cette rue, il longeait la palissade vétuste du jardin de l’enfance, surplombée elle aussi par de beaux arbres élancés dont le feuillage se répandait, l’été venu, par-dessus le trottoir et l’ombrageait délicieusement, là aussi il prenait son temps, il goûtait ces quelques minutes de paix, de quiétude et de silence, mais c’était vite fait, déjà il apercevait les néons arrogants de la rue Ontario avec ses magasins plus beaux, disait-on généralement, que ceux de la rue Sainte-Catherine, et là il filait doucement son chemin jusqu’à la voie ferrée qui striait l’angle de la rue Valois, alors il tournait casaque et revenait sur ses pas, prêt à réintégrer le foyer, presque certainement la galerie vitrée où il s’accouderait jusqu’à la nuitée, les enfants étant couchés, il échangerait de brèves et rares paroles avec Rose-Aimée, si elle n’était pas allée faire un bout de veillée chez les Pelletier ou chez leurs voisins de palier, les Fournier. »
Jean Hamelin, Un dos pour la pluie, Librairie Déom, coll. «Nouvelle prose», Montréal, 1967, p. 135-137.

Publicités